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Interview – Robert Levon Been -2017

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À l’occasion du concert de BRMC à l’Autre Canal à Nancy le 11 novembre, nous avons posé quelques questions à Robert Levon Been. Le nouvel album de BRMC, « Wrong Creatures » sera disponible le 12 janvier

Bonjour Robert, comment ça va ?

Ça va bien, à part que dès que je suis arrivé ici j’ai attrapé mon traditionnel mal de gorge et donc j’ai dû essayé de m’en remettre à nouveau. J’ai une impression de déjà vu… Je l’ai à chaque fois que je suis ici. Je crois que j’ai une fine peau de Californien, alors je ne peux pas supporter le vrai temps et la vraie vie, qui est ce qu’on a tendance à avoir quand on quitte les alentours de Los Angeles. Mais à part ça, ça va.

Commençons par quelques questions au sujet du nouvel album.

Ok, vous en avez entendu des chansons à part en concert ?

Eh bien on a entendu Little Thing Gone Wild, Haunt et Question Of Faith.

Ah oui, c’est tout ce qui est sorti pour le moment. Oui c’est tout. Et donc celles qu’on joue en concert, ok. Est-ce que tu étais… Est ce que… ?

Oui, je pense que tu penses au concert de Londres.

Oui, j’ai joué Circus Bazooko à Londres.

Oui, c’était étonnant (Il rit.) et intéressant !

C’était un peu déroutant, je ne l’ai pas vraiment faite comme il faut mais je voulais en quelque sorte montrer aux gens comme la chanson avait commencé. C’est une chanson qui a été construite avec des boucles et ensuite on en a fait un vrai truc de groupe. Mais oui, c’était des boucles et des boucles et des boucles.

Alors, sur l’album ça sonne différemment, vous jouez tous les trois sur celle-là, il y a de la batterie et Peter qui joue aussi de la guitare ?

Oui, je me suis juste dit que ça serait amusant d’en dévoiler un peu plus aux gens. C’est une de ces chansons qui vient du fait que pendant des mois, Pete et Leah arrivaient en retard aux répétitions et donc j’étais assis là à attendre et j’ai juste commencé à jouer cette espècec de musique de cirque… Et en tout cas ça représentait ce que j’avais dans la tête, cette impression d’être face à un mur. Et j’ai commencé à rajouter une autre boucle par dessus ça, et puis ça a commencé à me donner une chanson et à chaque fois qu’ils étaient en retard, je retournais à ça, rajoutant un petit bout à l’histoire à chaque fois.

À chaque fois que tu attendais que le cirque arrive !

Oui ! Oui, j’aurai du l’appeler « Waiting ». Vous savez, c’est une boucle d’attente interminable. J’espère que les gens vont comprendre cette chanson… Et que All Rise et Spook et Calling Them All Away seront prêtes pour la tournée américaine, c’est à ce moment que l’album va sortir, alors, ici on ne joue pas tout.

Tu peux nous dire comment c’était de travailler avec le producteur Nick Launay ? Qu’est qu’il a apporté à l’album et à votre dynamique en tant que groupe ?

Je le connaissais depuis de nombreuses années, je voulais travailler sur quelque chose ensemble depuis Take Them On, On Your Own et puis ça n’est jamais vraiment arrivé. On l’a contacté pour Specter At The Feast et il n’était pas disponible. Donc, cette fois il est venu et on avait beaucoup de chansons déjà écrites, à part les paroles. Il a été très discret au début, tu vois, juste encourageant par rapport à ce qu’on avait déjà fait plutôt que de dire « Oh je peux vous donner les secrets de comment tout changer pour en faire quelque chose de super. » Son approche était quelque chose de beaucoup plus respectueux comme « n’y touchez pas, enregistrez ça simplement d’une manière honnête. » Donc, on a collaboré et il est en quelque sorte devenu comme la Suisse ou un truc comme ça. Il était neutre… Quand on se disputait tous pour savoir comment une partie devait être, en général il mettait fin à la dispute et disait « ok, on va faire comme ça ». Alors quelqu’un était énervé et quelqu’un disait « Dieu merci ». Quand même si nos vies en avaient dépendu on ne n’aurait pas pu se mettre d’accord et passer à autre chose… Oui, il amenait du bon sens et il y a certaines choses pour lesquelles je suis vraiment heureux qu’il nous ait aidés et d’autres choses pour lesquelles je suis moins content, parce que je jour-là, j’ai perdu. J’ai perdu la bataille. (Il sourit.)

On se demandait aussi ce qu’il en était de la chanson Bandung Hum, parce que vous l’avez beaucoup jouée pendant votre dernière tournée américaine et vous la jouez à nouveau en ce moment en Europe mais elle ne figure pas sur l’album. Est-ce qu’on va finir par entendre une version studio de cette chanson ?

On l’a enregistré et en fait on a fini par enregistrer trop de chansons, d’après Peter. Et on a commencé à les jeter par dessus bord à la dernière minute et plutôt que de jeter celles qu’on aimait le moins, on s’est dit que ce serait plus intéressant de mettre de côté certaines parmi les plus solides. Elles sont toutes dans le style de Bandung Hum, bourrées d’adrénaline, hyper intenses, vraiment rock’n’roll… Et on a parlé d’un moyen de sortir ces chansons, peut-être de sortir un EP ou un truc qui a sa propre vie, plutôt que d’en faire des b-sides ou de les donner téléchargement gratuit. Ces choses tombent généralement dans l’oubli et donc oui, on voulait que l’album ne donne pas l’impression de durer trois heures et demi, vous voyez, et puis on voulait donner leur temps à ces autres chansons.

Cool ! C’est cool.

Ouais ?

Alors on va avoir un autre EP peut-être !

Vous allez l’avoir oui.

Comme vous aviez fait avec les Howl sessions ou celles de Baby 81.

D’une manière différente. Ça ne va pas être comme les Howl Sessions… Enfin un peu, mais on va… Je ne sais pas, on a plusieurs idées compliquées. Je ne dirais pas lesquelles. Mais ça sera peut-être sur le… Jour et nuit depuis deux mois, on travaille sur cette box vinyle qui a tous ces secrets et… (Il rit, ne voulant pas dévoiler les secrets.)

Il ne va pas y avoir un harmonica dans cette box ? C’est ce qu’on a entendu dire.

Ouais ! Vous avez entendu parlé de l’harmonica ? Oui, oui, et il y a autre chose, et un livre entier de photos et de paroles, et tout ça on voulait que ça ait de la substance et donc ces chansons vous peut-être se retrouver là aussi.

Ça serait super. On n’a pas encore commandé le vinyle parce qu’on attend cette box.

Oui, j’espère que c’est le cas de tout le monde ! Je m’en veux parce qu’on a tellement de retard. C’est parce qu’on a commencé à rêver et à avoir de plus en plus d’idées folles… Et à chaque fois qu’on a une idée qui est dingue, il faut qu’on attende une semaine pour savoir si c’est humainement possible de la réaliser. Et il y a des choses qui le sont, d’autres non et il faut encore attendre une semaine pour avoir des nouvelles alors… Tu souffres parce que tu as trop d’idées.

Ça veut dire qu’on va peut-être entendre ces chansons en janvier si l’EP est dans la box, donc c’est une bonne nouvelle !

Oui, si il l’est, oui !

BRMC - Robert Levon Been

©Maud Félus

Sur quelques chansons, Peter et toi vous échangez la basse et la guitare. Alors, on se demandait, tu composes souvent des chansons à la guitare et Peter à la basse ? Comment ça fonctionne, dans votre précédé d’écriture ?

Hum… On n’y pense pas trop, c’est pour ça que je n’ai pas une réponse qui me vient rapidement.

Ça se fait de façon naturelle ?

Eh bien… Oui, les deux instruments t’amènent dans différents endroits, alors, un jour, vous voyez, en répétition, pendant une minute j’aurai envie de jouer de la guitare et puis je vais me dire « ah, non »… et prendre la basse ou le clavier. Et en fonction de ce avec quoi je commence, en général il doit faire l’inverse, et vice-versa. Alors même si on joue tous les deux de la guitare dans certaines chansons comme Berlin… On n’y pense pas trop, c’est vraiment… C’est presque comme tuer quelqu’un. Tu ne penses pas trop à ce que tu ressens avant que ce soit fait, parce que le processus de commettre un meurtre est probablement plus émotionnel que pratique. Ou pour certaines personnes ça l’est. (Il s’esclaffe.)

Ouais, je ne crois pas avoir rencontré beaucoup de meurtriers dans je ne sais pas vraiment.

(Il s’esclaffe à nouveau.) Oui, eh bien je suis sûr que certains se concentrent sur la technique, pour d’autres, c’est plus passionnel. Les outils, on y pense après.

On se demandait ça à cause de Question Of Faith en fait, parce que la première fois qu’on l’a entendue, elle nous a vraiment fait penser à American X.

Ouais !

Et la première fois qu’on l’a entendu, on ne savait pas que c’était toi qui jouais de la guitare.

C’est pour ça.

Je ne sais pas, le style de la guitare est vraiment similaire.

C’est à peu près le même accordage. Mais je fais beaucoup de chansons avec cet accordage, comme, As Sure As The Sun, Head Up High, Suddenly, American X… Quand tu travailles avec le même accordage, il y a… Par exemple, si Peter était en train d’écrire une chanson et que j’essayais de composer la guitare de cette chanson… Si j’étais en accordage standard, ça donnerait une chanson très différente. Ça ne ressemblerait pas du tout à American X. Parce que ces accordages, ils t’amènent dans des endroits différents… (Il rit.) C’est comme si tu coupes quelqu’un en morceaux avec une hache, tu sais, tu vas sûrement te retrouvez avec membres du corps entiers, des endroits bien spécifiques et ça va laisser une certaine marque. C’est complétement différent si tu l’immoles par le feu, ça laisserait une impression différente… Ou si tu l’étrangles… à mains nues.

Tu dis souvent que tu joues de la basse comme si c’était une guitare, est-ce que tu penses que cet accordage te permet en quelque sorte de jouer de la guitare comme si c’était une basse ? Tu vois ce que je veux dire ?

Oui. Hum, oui.

Parce qu’à la guitare électrique, avec cet accordage, tu ne vas pas jouer les accords… les accord classiques.

Oui, des accords si, mais pas les accords classiques, tu as raison. Ils sont plus… un peu plus proches de… En fait, d’habitude avec ça je peux jouer les cordes les plus basses à vide et elles déroulent une gamme plus proche de celle de la basse. Les autres cordes ne sont pas comme ça mais elles t’empêchent d’aller vers les accords traditionnels qui sont des choses attendues qui deviennent très rapidement cliché. On espère toujours qu’on ne fait pas les choix faciles. Mais oui… On peut dire ça… Oui, le côté plus bas sans aucun doute, je peux faire des trucs similaires à la basse en utilisant ça plutôt qu’une guitare accordée de façon standard.

Et est-ce que Peter utilise beaucoup cet accordage ?

Oui, beaucoup… Il a sa manière personnelle de l’aborder, donc ses chansons ne sonnent pas de la même manière. C’est en fait l’accordage magique. C’est un peu comme ça qu’on l’appelle : le plus spécial et secret des accordages, mais on est dans un combat éternel au sujet de lequel d’entre nous l’a inventé. Et je sais que c’est moi. Je le sais parce que je peux prouver quand est-ce que ces chansons ont été écrites en premier, et il jure que c’est lui qui a utilisé cet accordage le premier. Et on ira tous les deux dans nos tombes…

Persuadés que vous êtes celui…

Oui, ce sera sur nos tombes, sur nos pierres tombales, l’une à côté de l’autre. Donc… On verra qui a le dernier mot.

On se demandait aussi s’il y avait quelque chose que tu fais en dehors de la musique qui contribue à ta musicalité ? Qui t’aide à cultiver ta créativité ?

Hum… Les films… J’aime les arts visuels alors… ce qui m’inspire dans l’écriture c’est à quel point l’imagination peut être libre. J’ai l’impression que pour moi c’est souvent comme une projection plus visuelle, que peut-être certaines personnes qui écrivent se baseraient sue quelque chose de plus littéraire, vous voyez, pour eux ça serait lire un bon livre ou de la poésie. La poésie m’inspire aussi mais en général elle m’inspire juste à écrire plus de poésie, pas de la musique. La musique, je la vois plus. Alors je regarde beaucoup de films. On m’a d’ailleurs parlé de ça l’autre jour parce que « Ninth Configuration » est le titre d’un film et je l’ai volé. Et « Circus Bazooko » vient de Las Vegas Parano… Ce passage s’est détaché parce que c’est ma scène préférée du film, quand ils entrent dans le casino cirque et qu’ils ne peuvent pas bouger. J’aime bien ça et comme c’était une chanson aux sonorités de cirque, ça m’a aidé à visualiser où cette étrange histoire pouvait mener.

Ok, je vois.

Je faisais de la peinture et je dessinais avant, mais…

Oh tu ne le fais plus ?

Non, quasiment dès que j’ai commencé à jouer de la guitare, j’ai juste… C’est comme si ça avait pris le dessus. Je n’en tirais pas la même chose.

Tu ne dessines plus jamais maintenant ?

Non, il y a un moment où j’allais mis remettre, mais j’étais si dur avec moi même, je voulais que ce soit toujours parfait et c’est la mauvaise manière d’aborder la peinture. C’est une mauvaise idée parce qu’après il y a toujours quelqu’un qui critique ce que tu as fait, « Oh, ça ne va pas vraiment », et c’est horrible pour moi.

Mais ça peut être la même chose avec la musique…

Oui, je crois qu’avec la musique j’ai peut-être plus de contrôle, si quelqu’un n’aime pas une partie je peux la changer.

Oui, une fois que c’est peint tu ne peux plus rien changer.

Une fois que c’est peint, c’est la nature même de cela… Tu dois tout recommencer.

Mais quand même, tu es un perfectionniste quand il s’agit de musique aussi.

Oui, mais je lutte constamment contre ça, alors… Je ne laisse pas vraiment ce côté de ma personnalité prendre le dessus. Seulement à quelques occasions. Vous voyez, c’est comme un enfant à qui de temps en temps on permet de manger tous les bonbons et de se coucher tard, mais on ne peut pas faire ça tous les soirs sinon cet enfant sera un enfant gâté.

Tu peignais quel genre de choses ?

J’essayais juste de faire des portraits et à l’école, des choses plus abstraites mais je ne savais pas si je devenais plus abstrait parce que j’étais bon ou si j’étais seulement en train d’essayer de voir si je pouvais tricher, ne pas avoir à apprendre à peindre correctement et m’en sortir quand même.

Tu parlais de poésie tout à l’heure. Est-ce que tu envisagerais d’adapter un autre poème en chanson comme tu l’as fait pour avec Annabel Lee ?

J’aimerais beaucoup, c’est une des choses les plus difficiles que j’aie jamais faites. J’ai essayé de nombreuses fois et j’ai échoué 99% du temps. Ce poème d’Egdar Allan Poe a fait tout le boulot parce que son rythme était mathématiquement parfait pour conserver les rimes dans ce cadre de travail mais d’habitude mes poèmes et la plupart des poèmes que j’aime ne suivent pas une telle règle, un truc avec des strophes iambiques. Parfois tu peux tricher, mais pour faire toute une chanson… Alors tu dois forcer une mélodie pour que ça convienne et ça se voit toujours. Nick Cave s’en sort plutôt super bien mais peut-être aussi qu’il n’est pas complétement humain.

Tu peux nous dire quels poèmes tu as essayé d’adapter ?

Eh bien, en général les miens.

Les tiens ?

Oui. Ceux d’autres personnes, hum… Quelques uns de Poe… Oh, Yates, j’en ai pris quelques uns de Yates.

Donc, quand tu écris des chansons, tu commences en général par la musique et quand tu commences par écrire des mots, ça devient un poème mais pas une chanson. C’est un peu ce que tu es en train de dire.

Oui, et souvent les gens répondent plus à la musique. Si tu as de la chance, de temps en temps un poème va faire écho d’une certaine manière pour des gens mais c’est, je ne sais pas, je ne veux pas dire que c’est unidimensionnel parce que ce n’est pas juste, tu peux emmener un poème tout aussi loin mais oui, si je me mets à travailler et que je m’investis dans quelque chose, j’hésite parce que je vais me dire « Oh je sens que je vais passer les deux prochaines semaines à écrire ce poème. C’est ce qu’il faut faire pour le faire comme il faut mais je devrais probablement être en train d’écrire une chanson… »

Parce que tu ne publies pas tes poèmes.

Eh bien, on en a utilisé certains de certaines manières mais écrire des paroles de chansons est un tel travail d’amour que je me sens rapidement submergé. C’est la partie de la musique qui ne me vient pas facilement et j’ai toujours l’impression que c’est la façon que Dieu a de me punir pour tous les dons dont on m’a doté. « Oh tu veux jouer de la basse ? Tu vas apprendre ça en deux ou trois jours et tu n’as pas besoin de te faire suer ou de travailler dur. » Comme si, « tu peux faire ce truc, de la guitare, et c’est comme si c’était rien, ce n’est pas du travail du tout » et j’ai toujours le sentiment que je paye toujours pour ça à travers le processus atroce de devoir m’isoler, avec mes horribles mots, pendant six heures d’affilées, sept heures d’affilées et ensuite aller dormir puis essayer à nouveau toute la journée. « C’est de pire en pire, les mots sont de pire en pire, je suis nul, je devrais arrêter de faire ça, je n’aurais jamais dû commencer à faire ça… » Puis aller dormir, réessayer… « Je ne sais pas pourquoi je fais ça, je n’aime même pas la musique, je n’aime pas les gens avec qui je suis et je n’aime aucunes des conneries que j’ai dans la tête, je suis un raté. » Et c’est comme ça pendant des mois, puis ça finit par devenir bien. Et alors je me dis… « Oh attends ! Oh ! D’accord, peut-être que ça pourrait être cool. » J’ai commencé à réalisé qu’écrire ça a beaucoup à voir avec combien de temps tu peux rester dans ta propre merde, à supporter l’odeur de ce qu’il y a de pire en toi et à continuer d’essayer. Et je pense que c’est ce qui sépare les bons auteurs des mauvais parce que, oui, je ne veux pas dire que c’est une chose masochiste, c’est juste que… Si je peux briser ce truc psychologique où je pense que tout ce que je fais c’est de la merde, alors… Jusqu’à maintenant je me suis toujours prouvé que j’avais tort, mais c’est mon cerveau, c’est un endroit terrifiant dans lequel vivre. Je pense que beaucoup de gens sont comme ça, vous voyez, parce que c’est difficile de passer au-delà de notre niveau de conscience superficiel et on commence à penser des mots conversationnels ennuyeux… Ce sont des rythmes et des expressions qui ne valent rien, des mots usés. Mais on le fait pour être rapide et productif, pour aller droit au but. Ça a son propre rythme mais c’est moche. Quand tu retires toutes les couches qui sont en fait plutôt inutiles, il y a des vrais sentiments là-dessous.

Y-a-t-il un auteur dont les mots ou le style font vraiment écho en toi ou que tu associes au groupe ?

Il y a des choses qui m’inspirent mais je les utilise, vous savez pour… pour sortir de moi-même et de ce qu’on fait et ensuite je pousse ça ailleurs. Ce n’est pas vraiment qu’ils écrivent dans le monde dans lequel nous faisons de la musique, comme cette poésie et ses histoires similaires de Leonard Cohen, qui me parle d’un endroit profond en moi, que je comprend. Parfois c’est dans la musique mais je ne pense pas que c’est ce que nous faisons en temps que groupe. Ce n’est clairement pas de là que vient Peter en général. Il a d’autres pages dans sa tête… Oui, qui lui murmurent d’autres choses. Et il y a des poèmes qui, je ne sais pas, des choses plus gothiques mais je me sens toujours ringard quand je cite ces auteurs là parce que tellement de gens se les sont appropriés… Comme, Marylin Manson, My Chemical Romance et des groupes emo horribles, alors… C’est quelque chose que je ne veux pas faire.

BRMC - Robert Levon Been

©Benoît Thévenin

Vous avez collaboré avec plusieurs groupes. Tu as travaillé avec les Night Beats, avec Dark Horses et avec Peter Holmstrom de The Dandy Warhols et Peter à récemment travaillé avec Null + Void, je ne sais pas comment on est sensé prononcer ce nom…

Je ne sais pas non plus, ça, c’était… C’était Pete… Je crois que Pete a ajouté de la guitare sur une des chansons, peut-être que Leah a fait quelque chose. Je n’ai pas participé à ce projet. Et j’ai entendu dire qu’ils étaient un peu déçus que ce qu’ils aient fait n’ait pas été plus utilisé.

Parce qu’ils ont travaillés sur plusieurs chansons ?

Deux ou trois.

Il n’y en a qu’une seule sur l’album, « Falling Down », n’est ce pas ?

C’est peut-être pour ça qu’ils sont contrariés. Je ne sais pas. Est-ce que Dave Gahan… Comment dire, c’est un peu son projet, non ?

Oui.

Je crois qu’ils… On est fans de lui donc c’était excitant d’être… Je pense qu’ils étaient partants pour quoi que soit, quoi que ça donne.

Donc, notre question sur ces collaborations était, est-ce que ça a un impact sur la musique que tu fais avec le groupe ? Ou bien est-ce que c’est un moyen pour toi de sortir de ta zone de confort ?

Ça prend du temps qu’on ne peut du coup pas consacrer à BRMC mais en même temps ça a tendance à consolider BRMC, d’une certaine manière. Oui, simplement pouvoir faire quelque chose sans certaines règles, certaines choses qui viennent avec ce groupe, vous voyez, alors… Et ce sont de bonnes règles, elles nous permettent de rester ce que nous sommes… Mais oui, je crois que ça apporte une bouffée d’air frais à tout le monde, on se dit « Oh, je n’ai pas à être comme-ci ou à approcher la musique uniquement comme ça. » C’est toujours sympa et puis parfois tu le fais et tu finis par en avoir marre et tu te dis « Oh, ce truc qu’on a dans BRMC me manque. » Ça te fait apprécier de le faire de temps en temps. Le truc avec Peter Holmstrom était une sorte de promesse que j’essayais de tenir depuis six ans. Il m’a fait écouté cette chanson instrumentale dont je suis tombé amoureux et j’ai immédiatement pensé à une mélodie et aux débuts de l’histoire et donc je lui ai dit : « Je m’en occupe, ne laisse personne d’autre y toucher. » Mais beaucoup de choses ont commencé à s’accélérer avec BRMC comme les tournées, l’album, donc, des années et des années sont passées et je n’arrêtait pas de dire : « Oui, je vais revenir vers lui. » Et je n’ai pas réussi à le faire à temps pour le premier album donc je suis vraiment content que ce soit sur le deuxième. Et, oui, je crois que j’avais le sentiment de lui devoir plus que quelque chose de facile donc j’ai mis beaucoup dans cette chanson et je suis content qu’il l’ait sortie. J’aime vraiment cette chanson.

Et donc, tu as travaillé sur le dernier album des Night Beats, j’imagine que les américains vont être gâtés pendant la prochaine tournée. Tu vas jouer Vultures, pas vrai ?

Oh je n’y avais en fait pas pensé avant que Jakob m’envoie un texto et me dise qu’on allait le faire. Je ne sais pas si on va le faire, peut-être, parfois… J’utiliserai la ruse de Peter avec le bandana et je duperai tout le monde. On verra, c’est un super bon groupe.

Oui ils se sont, c’est cool que vous les emmeniez sur votre tournée, et Dark Horses aussi. Je crois que tu avais joué « Radio Offshore » une fois à un festival italien, et j’aurais adoré être là.

Oh en Sicile ?

Oui ! 

C’était incroyable, oui, tu aurais aimé. Clinic jouait, Dark Horses et on a fait la chanson… Je crois qu’en fait j’espère surtout que je vais chanter « Radio Offshore » parce que celle-là est vraiment sympa à chanter et je n’ai pas à jouer de guitare. C’est agréable parfois.

On se demandait s’il y a une chanson dont tu es satisfait de la version studio mais que tu trouves compliquée à jouer en concert, parce qu’on sait que l’inverse est vrai, c’est-à-dire qu’il y a des chansons que vous avez essayé d’enregistrer plein de fois mais dont vous n’êtes pas satisfaits.

Hum… Je suis surtout stressé pour celles qui arrivent, comme Circus Bazooko et All Rise. C’est des chansons pour lesquelles je me suis dit : « Je me fiche de savoir comment on va s’en sortir en concert. Je vais juste continuer d’ajouter plein de choses à ce truc » et donc c’est physiquement impossible de les jouer sans neuf personnes sur scène. Mais à chaque fois que j’ai paniqué avec des chansons comme ça, dès qu’on a commencé à répéter, j’ai réalisé quelles choses n’étaient peut-être pas aussi importantes que les autres pour garder l’esprit de la chanson. Et cela dit, j’ai aussi l’impression qu’en tant que fans on a vraiment envie d’entendre comment est cet album et peut-être que ça n’arrivera jamais. D’une certaine manière, il y a des chansons d’Howl qui ne sont pas vraiment comme sur l’album quand on les joue. Ou peut-être que c’est le cas pour toutes nos chansons. Alors, j’espère qu’au moins on fait une version différente en live qui est aussi bien, si ce n’est mieux.

On a déjà pris beaucoup de temps, alors on va te poser une dernière question.

Pas de souci.

C’est une question classique mais on va y mettre des conditions. Peux-tu recommander quelques groupes à voir en concert ou dont tu aimes le dernier album ? Mais tu ne peux mentionner aucun groupe qui ait fait votre première partie ou qui vont le faire, ni aucun groupe avec qui tu as travaillé.

Je peux dire A Place To Bury Strangers ?

Non ! Tu as joué avec eux !

Parce que ça fait si longtemps ! Ils sont si bons ! Mais ils ont perdus presque tous les membres avec qui j’ai joué, il reste un seul gars.

Oui c’est vrai…

C’est quasiment un nouveau groupe… Oh, Dion Lunadon from A Place To Bury Strangers, son album solo. Techniquement, ça compte ! (Il rit.)

 Techniquement, d’accord !

Il l’a sorti il y a deux mois et il est vraiment cool. Ça m’est arrivé de le passer à un DJ set. Hum… ok alors, celui-là, c’est bon ! Death Grips, Fat White Family, Moonlandingz, Amen Dunes, The Horrors, Suuns… Ty Segall, Thee Oh Sees, Moon Duo…

Oui, c’est tous des groupes supers.

Et je n’ai jamais travaillé avec eux ! Je crois que je n’ai même jamais joué avec eux donc je crois que j’ai

Oui merci, tu as répondu à la question et tu as respecté les règles.

Oui c’est vrai, c’est vrai ! J’ai un peu triché.

Oui mais ce n’est pas grave.

Il doit y en avoir d’autres… Oh, il y a Trouble. Il y a un groupe qui s’appelle Trouble. C’est un des mecs de Dirty Beaches, le fils de David Lynch et un autre gars. Ils n’ont enregistré que deux chansons. Je crois qu’ils se sont juste pointés pour faire deux chansons pour Twin Peaks, pour la fin de la série. Et c’est une des meilleures choses que j’ai entendue depuis des années. C’est tout instrumental, avec un saxo baryton et s’il y avait un vœu qui pouvait être exaucé, ce serait qu’ils se rassemblent à nouveau et qu’ils fassent un album entier. Parce que, oui, c’est vers ça que la musique doit aller maintenant. Un truc un peu loungy, un peu rock’n’roll, un genre de jazz crasseux mais super et dingue. Différent.

 

Interview & photos : Maud Félus et Benoît Thévenin

 

Interview – Black Rebel Motorcycle Club à Nancy – 2014

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Robert Levon Been et Peter Hayes, l’Autre Canal, Nancy, février 2014 –  interview : Maud Félus et Sydney Knight / photos : Sydney Knight.

 

De passage à Lille pour la fin de la tournée de leur album Specter At The Feast, Black Rebel Motorcycle Club (BRMC) ont répondu à nos questions. Ou plutôt, faute d’un emploi du temps compatible, l’interview prévue à Lille se fait finalement à Nancy, où le groupe américain joue ce soir à l’Autre Canal, une grande salle aux couleurs vives implantée en bordure de la Meurthe. Ce soir, ce sont encore les Nuits de l’Alligator, festival itinérant proposant cette année BRMC, Kid Karate et Dead Combo (voir prochainement notre review et nos photos du concert de Lille). Les habitués du festival arriveront un peu plus tard, quelques blousons noirs et chaussures de motards attendent déjà impatiemment devant la salle.

Nous sommes à présent backstage et, après une séance photo avec tout le groupe, la batteuse Leah Shapiro s’éclipse au profit de son comparse Robert Levon Been, chant et guitare basse principalement. Nous le rencontrons donc, ainsi que Peter Hayes, guitare et voix, entre autres. Le groupe est fatigué, couve une grippe qui lui fera annuler Besançon le lendemain, mais se révèle d’une amabilité et d’une gentillesse sans pareille.

Replaçons dans le contexte : les Nuits de l’Alligator sont l’occasion pour BRMC d’organiser une véritable tournée française, pour la première fois de leur carrière. Il leur reste trois concerts en France après une introduction à Londres, et nous sommes donc curieux de savoir comment ils ont vécu cette partie de leur tournée-fleuve.

 

nuits-de-l-alligator-2014

« C’était génial« , répond Peter sans réfléchir, « c’était même plutôt stupéfiant. Les salles bien remplies, j’ai l’impression que nous avons tourné dans toute la France, je pense qu’on peut dire ça« . « J’ai l’impression qu’il n’y a pas un endroit où nous ne sommes pas allés, ou n’allons pas aller« , renchérit Robert.
« Eh bien, il y a toujours quelques villes, mais je ne sais rien à leur propos« , avoue Peter.
« Des villes ou des villages ?
– Peut-être les deux.
 »

Ils rient. N’y voyez rien d’insultant, l’humour parfois douteux de Robert faisant au moins autant partie du personnage que sa curiosité naturelle. Curieux, BRMC l’étaient d’ailleurs beaucoup à propos de la France et ont entamé les comparaisons, notamment à propos du public français.

« Hum, [les Français] sont plus intérieurs, c’est plus comme un chaos contrôlé« , décrit Rob, « Plus cérébral. Cela t’oblige à jouer mieux car tu es nerveux et les gens regardent vraiment et font attention plutôt que de se bourrer la gueule et trébucher les uns sur les autres« . Peter nuance : « Ils sont géniaux, oui ! Il y a un mélange des deux : pas mal de gens pogotent, dansent et chahutent, c’est super. Je pense que c’était comme ça chaque soir. Il y avait des moments adéquats pour un peu tout, certains calmes, d’autres moins« .

Suffisamment calmes pour les chansons acoustiques ?

Peter : « Oui »
Robert : « Parfois »
Il sourit.
Peter : « La plupart du temps. Oui, c’est comme ça partout. Il y a plein de gens qui n’ont juste strictement rien à foutre de les entendre. (il rit) Tu sais, ils commencent juste à bavarder. C’est normal. (Il sourit) C’est drôle d’entendre des gens lancer : ‘Vos gueules !’. Tu entends des petits murmures de ce genre dans la foule parfois et alors ça fait parler ces gens encore plus fort« .

BRMC guerilla !

Le groupe est très attentif à ses fans et a lancé une opération quelques temps avant la tournée, baptisée guerilla BRMC. L’idée était d’imprimer des posters, puis de les coller dans les villes où les concerts allaient avoir lieu, voire dans d’autres villes, voire partout.

L’opération visait principalement la France, et c’est ainsi que le groupe a garé son tourbus devant des poteaux à leurs couleurs. La guerilla est cependant rapidement devenue un phénomène plus important et les photos des fans continuent d’affluer à l’heure où nous réalisons l’interview. Nous avons donc voulu savoir d’où l’idée était venue.

« Les posters… ça vient d’un fan en Indonésie qui a commencé à en faire pour le fun, et Ian (Ottaway, écrivain qui gère leur blog) me les a envoyés« , explique Rob, « J’ai pensé que cela partait d’un super esprit et que ça pourrait être un truc marrant si les gens ici en France voulaient faire la même chose pour les concerts à venir. On ne ferait pas que leur suggérer mais on enverrait des posters (ndlr : après la première vague imprimée, des milliers de posters ont été envoyés en France, répartis géographiquement selon les demandes) à ceux qui voudraient le faire. Et après ça a complètement dépassé ce cadre. D’autres gens voulaient participer ailleurs qu’en France. Et puis l’idée n’était pas que pratique, comme faire passer le mot, mais aussi mettre en place quelque chose qui permettrait aux gens de venir assister aux balances, obtenir des tickets pour les concerts et s’impliquer plus que le fait de venir à un concert et repartir chez soi. Donc c’était sympa, une manière sympathique de rencontrer les gens, connaître un peu mieux leur passion et la partager un peu plus. Tu vois aussi un paquet d’artistes cools qui font leurs propres posters, créent des pièces sur leurs blousons ou autres trucs du genre. J’aime combien beaucoup de nos fans sont aussi créatifs. C’est le meilleur dans tout cela. »

Qui a choisi les photos et les textes pour ces posters ?

Robert : « Kafukk, le fan indonésien – et Ian en a suggéré d’autres. Et ça a pris plus de temps que ce que nous le pensions alors on a fini par lui envoyer de l’argent pour le temps investi. Il ne voulait pas le prendre en nous disant que ce n’est pas pour cela qu’il l’avait fait, mais on l’a forcé à le prendre quand même » (il sourit).

Parlant images, on murmure que pendant cette tournée en France, un DVD pourrait être tourné. Cela sera confirmé par la suite, et le « Live In Paris » ne devrait donc pas tarder à sortir. Le 1000ème concert de BRMC, le 11 décembre 2010 à Londres, avait lui aussi été filmé mais rien n’était sorti. « Tout n’a pas été filmé« , nous précise Robert, « et on ne l’a pas fait comme il faut. On ne l’avait pas planifié, c’est quelque chose auquel on a pensé quelques jours avant le concert, mais toutes les parties n’étaient pas là pour en faire un véritable film. Oui, c’était un soir important pour nous donc j’aurais aimé avoir celui-là. C’est un de mes seuls regrets« .

Une setlist différente chaque soir

On aurait bien aimé l’avoir aussi. Tant de concerts, donc, et une setlist variée tous les soirs, composée de quelques immuables pouvant néanmoins varier, quelques morceaux du nouvel album, quelques morceaux plus anciens et sans cesse des surprises : des faces B, des morceaux rares : tout est un peu possible avec BRMC. Depuis le début de cette tournée française, on a déjà collectionné les versions pour une ambiance parfois radicalement différente selon les soirs. Mais comment choisissent-ils les morceaux pour chaque concert ?

Peter : « C’est un dosage, c’est juste un mélange. On essaye de garder tout le monde à l’esprit : les nouveaux venus et les fans de longue date. On essaye de faire un peu pour tout le monde, et pour nous-mêmes (il sourit malicieusement) (ndlr : lors des balances, ils répètent parfois des morceaux qu’ils ne jouent que très peu sur scène, jusqu’au jour où la version leur plaît et sort). On garde tout le monde en tête et parfois cela dépend aussi de nos voix, en gardant ce qui est un peu plus facile. Tu as besoin d’y réfléchir un peu aussi ou alors tu n’as plus de voix avant le dernier concert, il y a aussi cet aspect, plus pratique. »

L’aspect pratique compte aussi quand on joue d’un instrument. Et d’ailleurs, c’est ce qui a fait choisir la basse à Robert quand il a commencé à jouer de la musique : « il y avait moins de cordes et j’ai pensé que cela pourrait ne pas être aussi difficile que la guitare et… j’avais raison ! (Il rit) Je savais que si j’avais l’impression que c’était du boulot, j’arrêterais et ça ne serait pas très marrant. J’ai juste écouté des disques que j’aimais, de Soundgarden ou d’Alice In Chains, et j’ai essayé d’apprendre les lignes de basse que j’entendais et de les copier. J’étais surpris de constater que ce n’était pas si difficile. Et je n’ai pas appris la guitare avant des années et des années plus tard, au cas où« . Hors interview, il nous explique néanmoins qu’il se sert à présent plutôt de sa basse comme d’une guitare. Sachez d’ailleurs que si vous souhaitez reproduire ses riffs de basse, il y a parfois bien du boulot.

Comment êtes-vous impliqués dans le choix des lumières ? Comment travaillez-vous avec Ben, votre ingénieur lumières ? Parce qu’elles ne son pas pareilles à tous les concerts…

Peter : Il écoute l’album avant qu’on parte en tournée. Il a fait ça au moins deux fois maintenant. Il va à Omaha, je crois, et il met en place une scène avec un lot d’éclairages. Ça dépend de combien d’argent on peut lui donner pour ça ! (Il rit) Et donc on choisit ce qu’on peut avoir. Il y a toujours des trucs qu’on aimerait faire mais qu’on ne fait pas. On n’a toujours pas de vidéos et la projection n’est pas vraiment comme on le souhaiterait… Et puis, en général, après les deux premières tournées qu’on fait après avoir sorti un disque, on commence à manquer d’argent. Parce que ça coûte une fortune, vous savez ! Et donc on fait alors avec ce qu’il se trouve dans la pièce. C’est pour ça que ça change à ce moment là. Mais avant tout ça, Ben écoute l’album tout seul pendant un bon moment. Après, il y a des allers-retours entre lui et nous… Rob est un peu plus impliqué que moi.

Robert, tu n’as pas l’air d’accord.

Robert : Non… Enfin, je suis exigeant à ce sujet.

Peter : Ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est juste que tu es plus impliqué au niveau de la construction de la scène, de ce à quoi ça ressemble à la fin, en fait.

Robert : Avec le groupe, quand on a commencé, on est en quelque sorte tombés amoureux du live… On utilisait beaucoup de stroboscopes et de fumée et c’était aveuglant. Je me souviens de ces premiers concerts et du fait que j’adorais comment c’était… On pouvait en quelque sorte disparaître dans tout ça et disparaître dans le son. On essaye toujours de capturer ça, même si on essaye aussi de le faire évoluer, ce qui est difficile. Et bien souvent, ça dépend simplement de raisons financières. C’est dommage parce qu’on a toutes sortes de grands projets pour lesquels on n’a pas les moyens pour l’instant… mais un jour… Un jour on sera tous en train de voler sur des petits trapèzes avec nos guitares et en train de faire des sauts périlleux au dessus de vos têtes.

Du processus créatif de BRMC

Tant que nous sommes dans l’écriture, on leur parle de quelque chose qu’on a constaté à l’oreille. Entre Beat The Devil’s Tattoo, sorti en 2010, et Specter At The Feast, sorti en 2013, on entend une différence au niveau de la batterie. Nous avons donc voulu savoir si le processus créatif avait évolué petit à petit avec Leah au sein du groupe, ou si le travail avait été différent sur les deux albums.

Peter se lance dans une longue explication passionnée : « Ouais, ouais, on a travaillé différemment. Pour Beat The Devil’s Tattoo, on utilisait encore deux pistes pour la batterie, pour la plupart des morceaux. Je ne sais pas si cela fait sens quand tu enregistres… Au fil du temps cependant ils ont continué d’ajouter des microphones pour que tu puisses avoir plus de contrôle sur le son. Nous on était plutôt indulgents à ce propos et avec les années on se disait juste ‘eh bien, on aime le rendu sonore avec ces deux micros, c’est juste parfois un peu merdique’. Et il y avait ce type qui nous aidait sur le disque, Chris Goss. On ne veut pas se dérober devant des chansons magnifiques, comme tu sais c’est un aspect de ce groupe. »

« Je considère que Too Real est une chanson magnifique malgré l’enregistrement un peu merdique et pour Salvation, l’enregistrement est un peu merdique aussi, mais tu prends ça et tu le transfères dans un studio, avec un paquet de micros et là tu peux l’ouvrir vers quelque chose d’encore plus magnifique, plus comme un paysage plutôt que de le contenir dans un son particulier.« , détaille Peter, « Donc, on réfléchissait déjà à ça quand il est arrivé et Chris Goss nous a dit : ‘Ouais, vous savez, je comprends un peu ça. Les gars, vous n’avez jamais vraiment fait cela’. C’était vrai. Donc on l’a fait et pour d’autres on est revenus à la double piste pour la batterie, avec précaution, pour des trucs comme Teenage Disease ou encore Hate The Taste, pas mal de sons bizarres, torturés autour de rythmes de guitares. Ca doit correspondre à ce que vous entendez. J’adore les sons tribaux, les trucs hypnotiques, c’est notre cas à tous. Donc ça s’entend dans le rythme lui-même et dans le fait qu’on tente de le faire pour chaque instrument. Tu sais, les percussions additionnelles et les tambourins créent une profondeur dans le rythme et refilent ça au reste. Ca s’entend peut-être encore plus ailleurs que dans Specter d’ailleurs. »

Pendant la tournée de Beat The Devil’s Tattoo, vous aviez beaucoup de chansons prêtes pour un nouvel album. Vous en avez même jouer une ou deux en Allemagne en 2010. Je sais qu’à l’époque vous travailliez sur beaucoup de nouvelles chansons parce que je vous ai vu répéter une dizaine de chansons pendant les balances à ce moment-là, mais elles ne sont jamais sorties. Apparemment, vous êtes donc repartis à zéro pour Specter At The Feast. Vous en avez quand même enregistré ? Est-ce que vous avez l’intention d’en faire quelque chose ?

Peter : Je crois que l’entre d’entre elles s’appelait « Spook » et puis une des chansons de cette tournée est devenue « Hate The Taste ». Les autres, je n’arrive pas à m’en souvenir. C’était des acoustiques ?

Non.

Robert : Il y avait une sorte de différente version de Lullaby pendant un petit moment qui, je me souviens, commençait à exister mais il n’y avait pas vraiment encore de paroles. Oui, on avait quelques trucs mais on a fini par repartir à zéro et certaines choses sont revenues mais… très souvent, il y a des choses qui s’étendent depuis d’autres albums. Ils se chevauchent, en quelque sorte, mais cet album est celui pour lequel c’est le moins arrivé… Et puis, on a de mauvaises mémoires ! (Il rit.) Donc si tu nous dit quelque chose, tu dois surement mieux savoir que nous, si tu étais là ! Je ne me souviens plus de grand’ chose du passé.

Est-ce que vous écrivez beaucoup de chansons quand vous êtes en tournée ?

Peter : Eh bien… Je dirais que c’est cinquante-cinquante. L’ensemble de cet album n’a pas été écrit pendant qu’on tournait, vous savez. Specter n’a pas été écrit pendant une tournée. Il a été écrit assis à la maison, simplement en jammant. Quelques idées ont été amenées auparavant, mais la majorité d’entre elle ont vraiment été assemblées après. Donc c’est cinquante-cinquante. C’est dès qu’on a de la chance, vous savez, et pour ça les cages d’escaliers sont la meilleure des choses. D’ailleurs, cet endroit à de supers cages d’escaliers pour se cacher, donc…

Est-ce que vous avez l’impression que l’endroit où vous vous trouvez quand vous écrivez a une influence sur votre écriture ?

Peter : Non… Ça va trop vite pour ça. Je pense que la vie va trop vite pour ça pour qui que ce soit, vraiment. Ce n’est en tout cas pas vraiment mon expérience. J’aimerais dire « Ouais, Joshua Tree a eu un immense impact… ». Ça fait cool, ça fait vraiment hype mais ce n’est pas la vérité ! On était là-bas, on a fait des chansons, c’est source d’inspiration… Tu te dis que c’est magnifique mais tu n’es pas là-bas assez longtemps, tu ne vis pas là-bas pour vraiment atteindre la vérité de l’inspiration. Ça vient après les faits. C’est comme s’i y avait une étincelle dans ton esprit : « Ah ouais, je me souviens de cet orage, on pouvait voir les éclairs ». Vous voyez, ce genre de choses, ou peut-être certains sons qui viennent de ce genre de pensées. Et la seule chose dont j’ai besoin pour prouver ça, c’est Ain’t No Easy Way. Je l’ai écrit dans une cage d’escalier à Londres. Et putain, ça n’a rien à voir avec Londres, pas vrai ? (Il rit.) C’est donc pour ça que j’ai tendance à croire ça.

Robert : Je pense que c’est plus inspirant de dire aux gens que le lieu n’a pas grand chose ou rien à voir avec ce qu’on crée. Parce que je crois que si je lisais que c’était important et que j’étais coincé dans une banlieue au milieu de nulle part, dans ma chambre, à me dire qu’il faut que j’aille autre part pour être quelqu’un, vous voyez… C’est faux ! Tu peux être créatif juste par toi même, dans les pires circonstances et je crois que ça c’est inspirant. Plus inspirant que « Il fallait être à New York en 1960-je sais pas quoi ». « Il faut que tu déménages ici pour être près de tous ces gens. C’est là que les choses se passent vraiment. » C’est juste un truc que les gens essayent de vendre… C’est vrai que ça crée des opportunités et si tu essayes de rencontrer d’autres gens, de trouver des gens avec qui travailler et collaborer, je suis sur que ça peut augmenter tes chances mais c’est… vous voyez, c’est comme les sites de rencontre. Du genre « Ouais, tu vas rencontrer plus de monde si tu t’inscris sur cupid.com ou Meetic » mais est-ce que tu vas vraiment rencontrer la personne que tu aimes ? Je ne crois pas qu’il y ait plus ou moins de chance de cette façon. Mais oui, je crois que c’est une bonne chose de dire aux gens que tu peux être coincé n’importe où et que l’inspiration vient de toi.

Qu’on peut être créatif, être inspiré.

Robert : Oui. C’est juste l’expérience de la vie. Une partie de ça, c’est l’expérience de la vie, une autre partie, c’est juste d’être complétement fou en soi-même sans aucune autre expérience… (Il rit.) à escroquer ! T’es juste complétement taré et peu importe ce qu’il t’arrive. T’as des problèmes émotionnels et c’est le seul moyen que tu as pour retrouver un peu de santé mentale ce jour-là. C’est à travers l’écriture, la création de quelque chose.

Vous avez récemment travaillé sur la BO d’un film. Si ça pouvait être l’inverse et que vous pouviez demander à quelque un de faire un film pour illustrer votre musique, à quoi aimeriez-vous que le film ressemble ?

Je pense que vous pourriez… Wow… avoir une réponse différente de chacun d’entre nous là dessus ! Je ne sais pas. Je suppose qu’aujourd’hui… Eh bien… Hum… À quoi ressemblerait le film ? Hum…

Rob, tu aimes le cinéma…

C’est pour ça que je ne m’approche pas de cette question ! (Tout le monde rit.) Non… Je… J’aime… Ça pourrait juste être quelque chose comme une histoire qui t’inspire mais que tu ne pourrais pas imaginer toi-même, vous voyez. C’est ce que j’aime le plus dans le fait de travailler avec d’autres gens, c’est un peu la chose la plus intéressante dans le fait d’ajouter ta musique à un film. Ils amènent quelque chose que tu… Les acteurs et le scénariste, le réalisateur et tous ceux qui créent quelque chose que tu n’aurais pas pu imaginer tout seul. Et simplement de prendre part à cette grande parade, c’est quelque chose de cool. J’aimerais… Je pense que Gaspard Noé, le réalisateur, serait le meilleur pour tenter le coup et créer quelque chose. C’est… Vous savez, son imagerie contient beaucoup de mystère… avec des impressions et des choses très sombres et abstraites. C’est tous les points positifs sans… histoires dominantes et précises, vous voyez. Je suppose que j’aime plus l’abstrait que les récits narratifs.

Peter : Oui…

Robert : Les choses oniriques…

Peter… Oui, plutôt comme un poème j’imagine, ça serait comme… soit comme une suite de poèmes transformés en un film, soit un poème qui ne contient que quelques mots éparses à travers l’ensemble du truc, vous voyez. Une ou deux lignes et ensuite il se passe vingt minutes sans un mot avant d’avoir à nouveau une ou deux lignes.

Nous pourrions continuer un bon moment, Peter et Robert étant vraiment très ouverts à nos questions mais nous préférons les laisser se reposer un peu avant le concert.

 

Regardez les photos de l’interview avec BRMC ici